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5. Un spectacle récupéré par les politiques

7. Repères historiques

 

6. Les intellectuels font de la résistance

 

 

Certains philosophes dénoncent les combats. Soit que le spectacle détourne le peuple de ses devoirs civiques, soit que le goût du sang jure avec la mission civilisatrice de Rome.

    

 

 Colisée

 

Enracinés dans une tradition séculaire, les jeux font partie de l'identité romaine au sens le plus large Rome, Carthage, Alexandrie, Antioche. Au temps de l'Empire, les masses urbaines consacrent à ces divertissements, aimablement offerts par un notable soucieux de son image, voire par l'empereur, un temps au moins égal a nos week-ends, jours fériés et autres ponts.

Les jeux: une "drogue"

    Il faut pourtant avoir le cœur bien accroché pour s'y sentir à l'aise. Les courses de chars provoquent des carambolages meurtriers. Dans l'amphithéâtre, des gladiateurs bien formés s'étripent selon des règles précises. On y voit aussi des condamnés qu'assaillent des fauves affolés par la soudaine lumière et les cris du public. Nombre de chrétiens périront de cette manière. A la pause déjeuner, on invite, au besoin à coups de fouet, ceux qui restent à se faire massacrer jusqu'au dernier. Mais la grande majorité prend là un plaisir qu'on hésite à qualifier de très sain, les dames n'étant pas les dernières, à en croire Juvénal. « Même des vestales! » s'indignera Prudence. Les amateurs deviennent dépendants, comme Alypius, un ami d'Augustin qui tente de s'en passer comme nous de fumer. Traîné par des amis à un combat, les yeux fermés, il entend hurler la foule, et se met à vociférer comme tout le monde.

    Si solidement ancrées dans les mœurs sont ces pratiques que les meilleurs des empereurs échouent à en atténuer la sauvagerie. Autant dire que les opposants sont rares. On en trouve cependant, du Ier  siècle avant J.-C. jusqu'au Vème  scle après. Païens, juifs, chrétiens, ils ont des motivations différentes mais qui souvent se recoupent.

Un spectacle trop cher

    Il y a d'abord ceux qui trouvent tout cela trop cher. De fait, si l'on songe au gâchis d'animaux d'Afrique que fait par exemple l'empereur Probus au IIIe scle, et qu'on sait par l’édit du Maximum de Dioclétien en 301 qu'un lion de deuxième qualité vaut 125000 deniers, alors qu'un ouvrier agricole en gagne 90 par jour, l'on se dit avec Tertullien et Jean Chrysostome que l'argent pourrait trouver meilleur emploi.

 

 venatio

Un spectacle "qui vole bas"

    D'autres jugent que tout cela vole bas. Selon Horace, on se distrairait mieux à regarder la tête des spectateurs. Entré par hasard à l'entracte de midi, Sénèque ressort écœuré. «Bon pour des esclaves», dit Jean Chrysostome. Au reste, amateurs et détracteurs se retrouvent pour porter sur les gladiateurs un regard ambivalent. Cicéron voit là un modèle de vaillance, et certaines femmes, dit Juvénal, ne sont pas indifférentes à cette virilité : telle matrone s'entiche d'un gladiateur au point d'écoper du surnom peu flatteur de «gladiatrice » ! Cela dit, gladiateur n'est pas une situation Sénèque fait état d'un esclave germain qu'on pousse dans l'arène et qui préfère le suicide. S'isolant sous un prétexte d'hygne, il s'étouffe au moyen de ce qui de nos jours correspond au balai des toilettes. Voilà qui en dit long. Pour Artémidore, l'auteur d'une Clef des songes, se voir gladiateur en rêve porte malheur on perd un procès, on se retrouve cocu, voire châtré.

Un spectacle avilissant

    Troisme critique, largement répandue les jeux ont avili les fils de la Louve. Ils n'attendent plus, dit Juvénal, que deux choses : toucher de quoi subsister sans rien faire, et aller aux jeux, panem et circenses. Fronton, le précepteur de Marc Aurèle, fera le même constat. Le professeur païen Libanios et l'évêque Jean Chrysostome déplorent qu'à Antioche, les étudiants soient captivés par les jeux plus que par les cours. Quand, fuyant Rome saccagée par Alaric en 410, les réfugiés débarquent en Afrique, leur premier souci, dit Augustin, est de s'informer des prochains jeux. Même remarque de Salvien à propos de la chute de Trêves, qui n'est pourtant plus qu'un champ de ruines.

Un spectacle atroce

    On dénonce aussi la cruauté des spectacles. Cicéron le fait de façon nuancée: «Bien des gens tiennent les spectacles de gladiateurs pour cruels et inhumains.» Et c'est sans doute vrai, du fait que ce destin est réservé aux seuls condamnés, ce qui, selon lui, peut servir d'exemple. Sénèque est plus net: «C'est de l'assassinat pur et simple. » Le chrétien Tertullien parle de «l'atrocité de l'arène»: «Que l'on se complaise dans le supplice d'autrui» le révulse, tout comme Artémidore le païen. Quant à Minucius Félix, il voit là «une vraie école du crime».

 

 

Les jeux ne sont pas "religieusement corrects"

    Dernier grief: les jeux ne sont pas «religieusement corrects». Ces festivités, même si elles se sont laïcisées avec le temps, tirent en effet leur origine de tel ou tel culte païen. Cela, plus le sang répandu, suffit à détourner les juifs d'y mettre les pieds, et de même pour les chrétiens sérieux. Pour Tertullien, l'amphithéâtre est le rendez-vous des démons ; on s'y rend complice de ce qui s'y perpètre. Quant à Minucius Félix, il déclare tout net aux païens que tout cela «déshonore leurs dieux». Le plus curieux est que, ce disant, il rejoint les griefs de certains païens au cours des siècles. Valère Maxime déplore que «ce qui était imaginé pour honorer les dieux souille du sang des citoyens les fêtes de la religion». Pour Artémidore, tirer sa subsistance du sang des vaincus est sacrilège. Quant à Porphyre, le respect qu'il porte à toute forme de vie le détourne de ce sang versé dans un esprit mercantile : comme si l'on pouvait s'acheter une conduite en soudoyant les dieux...

    Mais rien n'y fait: les jeux drainent toujours la même foule d'oisifs que distraient la souffrance, les cris, la mort. Et cela ne prendra fin qu'au Ve siècle, alors que déjà s'annonce la fin de l'Empire d'Occident.