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2. Les différents types de gladiateurs  

4. Le triomphe du sport de masse

 

3. Les dieux vivants de l'arène

    

 

Des combattants assoiffés de sang, prêts à tout pour abattre l'adversaire? Pas du tout. En réalité, les gladiateurs sont des sportifs de haut niveau, dont le professionnalisme n'a rien à envier à nos champions modernes.

    

 

"Ave, Caesar, morituri te salutant"

    En passant devant la tribune de l'empereur, lors de la procession solennelle, la pompa, qui précédait le spectacle proprement dit, les combattants auraient toujours prononcé la formule rituelle: "Ave, Caesar, morituri te salutant", (Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent). En réalité, nous savons par l'historien Suétone (Vie des Douze Césars) que cette phrase n'a été dite qu'une seule fois, dans des circonstances exceptionnelles, lors d'une naumachie organisée pour fêter l'assèchement du lac Fucin au centre de l'Italie. Et Suétone ne la cite avec malignité que pour mettre en lumière la stupidité de l'empereur Claude, qui aurait failli faire tomber à l'eau, si l'on ose dire, toute la représentation.

 

                               naumachie                                                         "Ave, Caesar, morituri te salutant"

Le public veut voir des stars

    Pour mieux souligner la brutalité de la société romaine, on considère généralement que les gladiateurs étaient de malheureux esclaves que des maîtres, domini, sadiques ou cupides poussaient sur l'arène, laquelle n'était donc qu'un abattoir. Mais c'est là une vision absurde du munus qui était d'abord un spectacle destiné à plaire à la foule: le munus gladiatorien était en effet offert par un donateur, l'évergète, au niveau local, ou au sommet de l'Etat par l'empereur lui-même, afin d'obtenir la reconnaissance du peuple et de consolider ainsi sa popularité.

    Pousser des victimes non consentantes vers les combats et la mort, et donc fournir un spectacle forcément de piètre qualité, eût été totalement contre-productif. On saisit bien cet échange de bons procédés dans un passage du Satiricon de Pétrone: un certain Norbanus, qui veut faire une carrière politique, a offert un spectacle de "gladiateurs d'un sesterce, déjà décrépits; si on avait soufflé dessus, ils seraient tombés..." Le prix de ces gladiateurs de quatre sous est révélateur: les vedettes pèsent des milliers de sesterce! Le narrateur de cette scène poursuit son récit en indiquant que de tels combattants ne sont que des machines à fuir et que d'ailleurs tous ont été fouettés à la fin. Mais le vrai perdant c'est Norbanus, l'éditeur (editor) du munus, qui obtiendra quelques applaudissements polis et rien d'autre. Son concurrent, Mammea, qui va donner un festin et deux deniers à la foule, sera désormais le favori des électeurs...

    A l'amphithéâtre, le spectateur vient pour voir égorger des hommes sur l'arène, mais il veut d'abord assister à une belle passe d'armes. D'ailleurs, fournir une prestation de qualité est pour les gladiateurs eux-mêmes la meilleure chance d'obtenir leur grâce de l'éditeur qui suivra les sentiments de la foule: le public manifeste en agitant sa toge. C'est aussi pourquoi le public n'hésite pas à exiger des vedettes de l'empereur. Celui-ci possède des troupes de gladiateurs très riches et de haut rang, mais il n'a pas toujours envie d'aligner ses meilleurs combattants qui sont un vrai capital et qui risquent leur vie à chaque rencontre. On a pu voir ainsi les spectateurs réclamer à Claude le célèbre Palumbus ("Pigeon")ou à Titus les stars qu'étaient Myrinus et le bien nommé Triomphus.

 L'origine de la gladiature et son évolution vers le professionnalisme

    Les combats de gladiateurs seraient arrivés à Rome en 264 avant notre ère, non pas du Nord mais du Sud, en l'occurence de Campagnie et de Lucanie. Il existe pour ces deux régions, en particulier à Paestum, des peintures funéraires représentant, sans ambiguïté, de tels combats dès le IVème siècle av. J.-C.

    Les tous premiers munera romains ont certes été donnés avec pour acteurs des prisonniers de guerre à qui on n'avait sans doute pas demandé leur avis et qui étaient exécutés de cette façon au lieu de l'être sur le champ de bataille ou quelques temps après. Ceux sont eux, Samnites, Gaulois, Thraces qui sont à l'origine de ces diverses catégories de gladiateurs qu'on appelle les armaturae. De même, les essédaires, qui se battent sur des chars légers, ont-ils été introduits dans les arènes de Rome après que les Romains eurent rencontré et capturé de tels combattants lors de leurs expéditions militaires en Bretagne (Grande-Bretagne): cela se passe sous César, puis sous Claude et Titus. Par la suite les essédaires seront des professionnels qui ne viendront pas nécessairement d'outre-Manche. Il est vrai aussi que l'amphithéâtre est alimenté par un certain nombre de condamnés, les damnati, que l'on forme dans une caserne spécialisée, le ludus, dirigé par un propriétaire, le laniste. Il ne faut pas confondre ce châtiment avec les exécutions capitales pures et simples - si l'on ose dire, quand il s'agit d'être déchiré par des bêtes sauvages - exécutions qu'on réserve avec quelques clowneries pour l'entracte de midi, entre les chasses et les gladiatures.

Les gladiateurs, un commerce très lucratif

    Mais l'essentiel des troupes de gladiateurs est formé de véritables professionnels, esclaves et hommes libres. Pour des raisons que nous avons indiquées, ces esclaves sont choisis par leur propriétaire en fonction de leurs qualités physiques de force et d'agilité, et sont vendus à un laniste. Ils sont en général volontaires pour ce métier. Les risques sont grands, mais les récompenses matérielles le sont aussi en cas de victoire. Il faut également mettre dans la balance l'enthousiasme du public, les faveurs des femmes et les possibilités d'affranchissement qui sont loin d'être négligeables. Si l'esclave est volontaire pour le ludus, et apparemment doué, son maître est trop content de le vendre ou de le louer un bon prix. C'est un point sur lequel il faut insister: des sommes colossales sont en jeu dans ce spectacle, les vedettes atteignent des prix astronomiques. A plusieurs reprises, les empereurs, et surtout Marc-Aurèle, interviendront pour limiter l'inflation dans ce domaine. Mais à la fin du IIème siècle de notre ère, un gladiateur superstar peut encore valoir la coquette somme de 15 000 sesterces. Pour les mêmes raisons, appât du gain et désir de gloire, un homme de condition libre, liber, peut devenir aussi gladiateur. Même s'il le fait parce qu'il est ruiné, on reste loin du stéréotype de l'esclave poussé sur l'arène à coup de fouet. Sans qu'on puisse établir de statistiques précises, leur nombre par rapport à celui des esclaves est relativement élevé. La condition de gladiateur est en effet indiquée à chaque fois sur les épitaphes et dans les programmes des munus, car ce sont eux que le public préfère. Sans doute lui paraissent-ils manifester plus de goût à l'ouvrage. C'est par un contrat, auctoratio, que les hommes libres s'engagent dans ce métier spécial, en se louant au laniste. Ils abandonnent alors, contre une prime intéressante et pour une durée limitée, leurs prérogatives juridiques. On voit même des chevaliers et des sénateurs se produire comme gladiateurs: ce sont là des cas certes exceptionnels, liés souvent à la tyrannie de certains empereurs, et pour des combats qui sont parfois plus simulés que réels. Mais l'existence de tels engagements n'est pas douteuse et, là encore, les récompenses matérielles, justifiées par les risques encourus, expliquent ces comportements. Il ne faut pas non plus négliger l'aspect psychologique : certains hommes aiment flirter avec la mort, comme le montre d'ailleurs de nos jours l'engouement pour certains sports.

Des esclaves ou des hommes libres

    Esclaves et hommes libres se retrouvent, une fois engagés, dans la caserne, le ludus. Il en existe partout en Italie, qui sont de différentes tailles et dépendent de propriétaires, les fameux lanistes, aux statuts sociaux très divers. Celui de Lentulus Battiatus à Capoue a abriSpartacus et ses compagnons au moment de la célèbre révolte de 73 av. J.-C. On peut encore voir les casernes de Pompéi, et à Rome même, le Ludus Magnus, a côté du Colisée auquel il était relié. C'est sur une arène ovale que se déroulent les entraînements. Quelques gradins sont réservés aux tifosi qui peuvent voir leurs favoris s'escrimer contre un poteau, le palus, comme aujourd'hui les amateurs de football suivent les évolutions des joueurs de leur club à l'entraînement.

 

 palus

Le ludus

    Tout autour de l'arène, sur un quadriportique, se déploient les cellules où habitent gladiateurs et personnel du ludus, médecins, entraîneurs, etc. Le ludus n'est pas une prison, les gladiateurs sont des volontaires et sont donc libres d'entrer et de sortir avec leurs femmes et concubines. Il existe à Rome un Ludus Matutinus, ainsi nommé parce qu'il est destiné aux chasseurs, aux bestiaires qui se livrent à leurs exhibitions le matin des munera, les gladiateurs n'entrant en scène que l'après-midi. Ces deux casernes appartiennent au plus grand des lanistes qui est l'empereur lui-même. Au Ier siècle de notre ère, les gladiateurs impériaux sont facilement reconnaissables à leurs noms de Juliani ou de Neroniani. C'est sans doute à leur arrivée au ludus que les gladiateurs sont amenés à choisir leur armatura, en accord avec leur doctor, leur entraîneur qui est lui même, la plupart du temps, un rudianus, c'est-à-dire un gladiateur retraité. Et c'est après un entraînement intensif, que la nouvelle recrue est louée a un éditeur de spectacle. S'il passe, brillamment de surcroît, ce premier obstacle, une belle carrre s'ouvre peut-être a lui.

 

 caserne

 

 

On ne peut qu'être frappé par le caractère très structuré de toute cette organisation avec ses imprésarios, ses entrepreneurs, ses locaux spécialisés, et l'importance des sommes d'argent mises en jeu. Tout cela est finalement très moderne et rejoint ce que nous savons des jeux du cirque, les vrais, qui reposent sur un système de factions assez proches, avec leurs couleurs, de nos grands clubs de football contemporains. Mais c'est aussi l'argent qui, curieusement, a humanisé les choses et sauvé la vie de bien des gladiateurs. Malgré le désir de plaire à la foule, personne, éditeur ou laniste, n'a intérêt à les voir mourir rapidement et à dilapider ainsi en quelques secondes les investissements consentis pour leur achat et leur entraînement. D'ailleurs, le public lui-même est partagé entre le désir d'assister à un bel égorgement et celui de revoir une fois encore ses vedettes préférées, dont l'image se présente sur les objets les plus usuels de sa vie quotidienne. C'est pourquoi les combats ne se terminent pas systématiquement par la mort d'un des deux gladiateurs, et que nous découvrons quelques palmarès correspondant à une assez longue carrière, qui ont fini par déboucher sur une retraite bien méritée, après l'octroi de la rudis, la baguette d'honneur.