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3. Les dieux vivants de l'arène |
Des combattants assoiffés de sang, prêts à tout pour abattre l'adversaire? Pas du tout. En réalité, les gladiateurs sont des sportifs de haut niveau, dont le professionnalisme n'a rien à envier à nos champions modernes. |
"Ave, Caesar, morituri te salutant" En passant devant la tribune de l'empereur, lors de la procession solennelle, la pompa, qui précédait le spectacle proprement dit, les combattants auraient toujours prononcé la formule rituelle: "Ave, Caesar, morituri te salutant", (Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent). En réalité, nous savons par l'historien Suétone (Vie des Douze Césars) que cette phrase n'a été dite qu'une seule fois, dans des circonstances exceptionnelles, lors d'une naumachie organisée pour fêter l'assèchement du lac Fucin au centre de l'Italie. Et Suétone ne la cite avec malignité que pour mettre en lumière la stupidité de l'empereur Claude, qui aurait failli faire tomber à l'eau, si l'on ose dire, toute la représentation.
naumachie "Ave, Caesar, morituri te salutant" Le public veut voir des stars Pour mieux souligner la brutalité de la société romaine, on considère généralement que les gladiateurs étaient de malheureux esclaves que des maîtres, domini, sadiques ou cupides poussaient sur l'arène, laquelle n'était donc qu'un abattoir. Mais c'est là une vision absurde du munus qui était d'abord un spectacle destiné à plaire à la foule: le munus gladiatorien était en effet offert par un donateur, l'évergète, au niveau local, ou au sommet de l'Etat par l'empereur lui-même, afin d'obtenir la reconnaissance du peuple et de consolider ainsi sa popularité. Pousser des victimes non consentantes vers les combats et la mort, et donc fournir un spectacle forcément de piètre qualité, eût été totalement contre-productif. On saisit bien cet échange de bons procédés dans un passage du Satiricon de Pétrone: un certain Norbanus, qui veut faire une carrière politique, a offert un spectacle de "gladiateurs d'un sesterce, déjà décrépits; si on avait soufflé dessus, ils seraient tombés..." Le prix de ces gladiateurs de quatre sous est révélateur: les vedettes pèsent des milliers de sesterce! Le narrateur de cette scène poursuit son récit en indiquant que de tels combattants ne sont que des machines à fuir et que d'ailleurs tous ont été fouettés à la fin. Mais le vrai perdant c'est Norbanus, l'éditeur (editor) du munus, qui obtiendra quelques applaudissements polis et rien d'autre. Son concurrent, Mammea, qui va donner un festin et deux deniers à la foule, sera désormais le favori des électeurs... A l'amphithéâtre, le spectateur vient pour voir égorger des hommes sur l'arène, mais il veut d'abord assister à une belle passe d'armes. D'ailleurs, fournir une prestation de qualité est pour les gladiateurs eux-mêmes la meilleure chance d'obtenir leur grâce de l'éditeur qui suivra les sentiments de la foule: le public manifeste en agitant sa toge. C'est aussi pourquoi le public n'hésite pas à exiger des vedettes de l'empereur. Celui-ci possède des troupes de gladiateurs très riches et de haut rang, mais il n'a pas toujours envie d'aligner ses meilleurs combattants qui sont un vrai capital et qui risquent leur vie à chaque rencontre. On a pu voir ainsi les spectateurs réclamer à Claude le célèbre Palumbus ("Pigeon")ou à Titus les stars qu'étaient Myrinus et le bien nommé Triomphus. L'origine de la gladiature et son évolution vers le professionnalisme Les combats de gladiateurs seraient arrivés à Rome en 264 avant notre ère, non pas du Nord mais du Sud, en l'occurence de Campagnie et de Lucanie. Il existe pour ces deux régions, en particulier à Paestum, des peintures funéraires représentant, sans ambiguïté, de tels combats dès le IVème siècle av. J.-C. Les tous premiers munera romains ont certes été donnés avec pour acteurs des prisonniers de guerre à qui on n'avait sans doute pas demandé leur avis et qui étaient exécutés de cette façon au lieu de l'être sur le champ de bataille ou quelques temps après. Ceux sont eux, Samnites, Gaulois, Thraces qui sont à l'origine de ces diverses catégories de gladiateurs qu'on appelle les armaturae. De même, les essédaires, qui se battent sur des chars légers, ont-ils été introduits dans les arènes de Rome après que les Romains eurent rencontré et capturé de tels combattants lors de leurs expéditions militaires en Bretagne (Grande-Bretagne): cela se passe sous César, puis sous Claude et Titus. Par la suite les essédaires seront des professionnels qui ne viendront pas nécessairement d'outre-Manche. Il est vrai aussi que l'amphithéâtre est alimenté par un certain nombre de condamnés, les damnati, que l'on forme dans une caserne spécialisée, le ludus, dirigé par un propriétaire, le laniste. Il ne faut pas confondre ce châtiment avec les exécutions capitales pures et simples - si l'on ose dire, quand il s'agit d'être déchiré par des bêtes sauvages - exécutions qu'on réserve avec quelques clowneries pour l'entracte de midi, entre les chasses et les gladiatures. Les gladiateurs, un commerce très lucratif Mais l'essentiel
des troupes de gladiateurs est formé de véritables
professionnels, esclaves et hommes libres. Pour des raisons que
nous avons indiquées, ces esclaves sont choisis par leur
propriétaire en fonction de leurs qualités physiques
de force et d'agilité, et sont vendus à un laniste.
Ils sont en général volontaires pour ce métier.
Les risques sont grands, mais les récompenses matérielles
le sont aussi en cas de victoire. Il faut également mettre
dans la balance l'enthousiasme du public, les faveurs des femmes
et les possibilités d'affranchissement qui sont loin d'être
négligeables. Si l'esclave est volontaire pour le ludus, et apparemment doué,
son maître est trop content de le vendre ou de le louer un
bon prix. C'est un point sur lequel il faut insister: des sommes
colossales sont en jeu dans ce spectacle, les vedettes atteignent
des prix astronomiques. A plusieurs reprises, les empereurs, et
surtout Marc-Aurèle, interviendront pour limiter l'inflation
dans ce domaine. Mais à la fin du IIème siècle
de notre ère, un gladiateur superstar peut encore valoir
la coquette somme de 15 000 sesterces. Pour les mêmes raisons,
appât du gain et désir de gloire, un homme de condition
libre, liber,
peut devenir aussi gladiateur. Même s'il le fait parce qu'il
est ruiné, on reste loin du stéréotype de l'esclave
poussé sur l'arène à coup de fouet. Sans qu'on
puisse établir de statistiques précises, leur nombre
par rapport à celui des esclaves est relativement élevé.
La condition de gladiateur est en effet indiquée à
chaque fois sur les épitaphes et dans les programmes des munus, car ce sont eux que
le public préfère. Sans doute lui paraissent-ils manifester
plus de goût à l'ouvrage. C'est par un contrat, auctoratio, que les hommes
libres s'engagent dans ce métier spécial, en se louant
au laniste. Ils abandonnent alors, contre une prime intéressante
et pour une durée limitée, leurs prérogatives
juridiques. On voit même des chevaliers et des sénateurs
se produire comme gladiateurs: ce sont là des cas certes
exceptionnels, liés souvent à la tyrannie de certains
empereurs, et pour des combats qui sont parfois plus simulés
que réels. Mais l'existence de tels engagements n'est pas douteuse et, là encore, les récompenses matérielles, justifiées par
les risques encourus,
expliquent ces comportements. Il ne faut pas
non plus négliger l'aspect psychologique : certains hommes aiment flirter avec la mort, comme le montre d'ailleurs de nos jours l'engouement
pour certains sports. Des esclaves ou des hommes libres Esclaves et hommes
libres se retrouvent,
une fois engagés, dans la caserne, le ludus. Il en existe partout en
Italie, qui sont de différentes
tailles et dépendent
de propriétaires, les fameux lanistes, aux statuts sociaux très divers. Celui de Lentulus Battiatus à Capoue a abrité Spartacus et ses compagnons au moment de la célèbre
révolte de 73 av. J.-C. On peut encore voir les casernes de Pompéi, et à Rome même, le Ludus Magnus, a côté du Colisée auquel il était relié. C'est sur une arène ovale que se déroulent
les entraînements. Quelques gradins sont réservés aux tifosi qui peuvent voir
palus Le ludus Tout autour
de l'arène, sur un quadriportique, se déploient les
cellules où habitent gladiateurs et personnel du ludus, médecins,
entraîneurs, etc. Le ludus n'est pas une prison, les gladiateurs
sont des volontaires et sont donc libres d'entrer et de sortir avec
leurs femmes et concubines. Il existe à Rome un Ludus Matutinus,
ainsi nommé parce qu'il est destiné aux chasseurs,
aux bestiaires qui se livrent à leurs exhibitions le matin
des munera, les gladiateurs n'entrant en scène que l'après-midi.
Ces deux casernes appartiennent au plus grand des lanistes qui est
l'empereur lui-même. Au Ier siècle de notre ère,
les gladiateurs impériaux sont facilement reconnaissables
à leurs noms de Juliani ou de Neroniani. C'est sans doute
à leur arrivée au ludus que les gladiateurs sont amenés
à
caserne |
On ne peut qu'être frappé par le caractère très structuré
de toute cette organisation avec ses imprésarios, ses entrepreneurs, ses locaux spécialisés, et
l'importance des sommes
d'argent mises en jeu. Tout cela est finalement très moderne et rejoint ce que nous
savons des jeux du cirque, les vrais, qui reposent sur un système de factions assez proches, avec leurs couleurs, de nos grands
clubs de football contemporains. Mais c'est aussi l'argent qui, curieusement, |